mercredi 20 novembre 2019

Sur les révolutions numériques en cours en RDC Réflexion sur deux moments forts de Haki Conférence 2019

Photo: Rudi International



J’ai participé, du 18 au 19 Novembre 2019 à Goma (RDC), à la deuxième édition de la Conférence sur les droits de l’homme à l’ère numérique annuellement organisée par Rudi International. Les échanges ont gravité autour des possibilités de construction d'une idée commune sur la protection des droits numériques en RDC. Je consacre ce billet à une œillade critique sur deux moments forts de ces assises.


Les révolutions technologique et scientifique du siècle dernier n’ont pas seulement eu des incidences novatrices sur le monde. Elles ont aussi modifié fortement les configurations sociétales du monde contemporain et de l’Afrique singulièrement. Apparu comme un des outils-clés de cette révolution, « la vitrine-phare de notre village planétaire d'aujourd'hui[1] »,  l’internet, dernière âge de l’évolution numérique, se trouve être omniprésent – dans le milieu des jeunes notamment – . Avec une progression spectaculaire, l’internet a franchi tous les continents, toutes les frontières, pour faire partie du quotidien de milliers de jeunes. En Afrique, il devient de plus en plus obsèdent pour les jeunes et est à la base des diverses mutations.

Il convient dès lors d’interroger l’internet dans les enjeux de fond qu’il nous propose comme lieu des transformations sociales. En effet, Internet a aujourd’hui un tel impact considérable sur le tissu social et culturel de la société moderne qu’il est difficile de trouver un secteur de notre vie social qui n’en soit pas affecté[2]. Il est rapidement devenu un outil essentiel du développement tant cognitif que social des générations montantes[3]. Cependant, même si l’internet, les réseaux sociaux et plus globalement ce que nous appelons le Web 2.0 (le Web participatif) dévoilent un horizon, ils sont au centre d'enjeux fondamentaux, de redéfinitions dont la clarté n'est pas la première vertu[4] et charrient avec eux de lourdes interrogations[5]. Dans le champ du Droit notamment. Si les Télécoms, Internet et la numérisation ont donné prise à la révolution numérique, la phénoménologie d’ordre sociétal qui en résulte est une source réelle pour le Droit, selon Kodjo Ndukuma Adjayi[6].  La conférence sur les droits de l’homme à l’ère du numérique en République Démocratique du Congo de Rudi International vaut donc son pesant d’or ici et maintenant.

Du Plan National du Numérique Horizon 2025 et de l’Agence nationale du Développement du Numérique

Au cœur d’une partie de Haki Conférence 2019 étaient le Plan National du Numérique Congolais et l’Agence nationale du Développement du Numérique « ADN » crée à sa suite.

Avec l’Agence Nationale du développement du numérique, la République Démocratique du Congo ambitionne de saisir le numérique comme outil de développement endogène.

Il s’agit surtout pour, le prof Kodjo Ndukuma, d’une volonté de la RDC de sortir de la casquette d’objet – j’ai en arrière fond l’internet comme système de contrôle du monde et comme instrument de puissance[7] – pour s’affirmer comme sujet dans le champ numérique.

Mais il se pose une question de taille pour la RDC, si celle-ci veut vraiment lancer un programme national du numérique qui tienne debout, qui compte et sur lequel l’extérieur compte : a-t-elle aujourd’hui le culot qu’il faut pour s’affirmer comme moteur, vecteur et acteur d’un tel projet ? Kodjo Ndukuma pose la question un peu plus clairement : avons-nous un capital humain, un arsenal matériel ou encore un leadership conséquent pour porter un tel projet ?

On sait déjà que les capacités énergiques de la RD posent problème[8]. Or, pas de révolution numérique à la hauteur du Plan National du Numérique Congolais sans une énergie électrique conséquente. L’affaire ne semble pas plus rassurante du point de vue du leadership et du droit[9]. Les entreprises d’harmonisation et de toilettage des textes légaux et réglementaires en rapport avec l’économie numérique, les télécoms et l’Internet en RDC, en chantier depuis des longues années déjà, n’échappent pas aux délires de l’élite congolaise[10] et moins encore à la ruse de l’occident impérialiste dont parlait si bien Fabien Eboussi Boulaga. D’une part, les politiques ne facilitent pas les choses en mêlant cette loi à leurs logiques mangeocratiques et d’avidités de pouvoir. En effet, il se trouverait que l’ébauche de ladite loi ait été portée et défendue par des députés qui espéraient des portefeuilles en retour. A même temps, les chercheurs qui traitent du génie de la question dans leurs laboratoires seraient plus des chercheurs qui cherchent que des chercheurs qui trouvent. Chacun veut être plus intelligent que nécessaire, selon le mot du professeur Ndukuma. D’autre part, les bailleurs des fonds internationaux posent, pour donner leur argent, mille conditionnalités qui servent leurs seuls intérêts.

Des services des (télé) communications et de la presse à l’ère numérique en RDC

La question de l’accès, de la qualité et de l’interruption des services de (télé) communication en RDC s’est posée avec acuité. Le gouvernement congolais, en partie responsable de la qualité et très souvent responsable des interruptions des services de (télé) communication était représenté par un député national et un membre du gouvernement provincial (Nord-Kivu). Leur propos, essentiellement défensif, fut assez évasif. Les forces vives de la société civile et des mouvements sociaux des jeunes furent massivement représentées. Leur propos fut chaud et volcanique : ils se présentèrent en victimes très révoltés d’un système d’irrégularités soigneusement entretenu dans le champ des numériques en RDC par des opérateurs réseau capitalistes sous le nez d’un Etat congolais soit coupable de rien faire soit coupable de ne pas mieux faire. Les entreprises des télécoms ne furent pas matériellement présentes à ce débat.  Leur partie fut ainsi sans défense.

Le débat sur la presse à l’ère du numérique ne fut pas moins passionné. Il connut le concours des journalistes de profession et des chercheurs en Sciences de l’information et de communication. Mais il eut une absence criante du camp des journalistes-amateurs auquel appartiennent certains « journalistes-bloggeurs ».  Sur la place de la presse et des médias en général dans la transition manifeste vers le numérique, il s’exprime, à mon sens, un besoin d’étendre le droit de la presse (médias traditionnels) à tout acteur du numérique en RDC. Il serait question de faire de chaque personne qui saisit son clavier pour publier quelque chose, un journaliste soumis rigoureusement au code éthique et déontologique du journalisme.

Haki Conférence 2019 fut un lieu des regards acérés, libres et pertinents sur les enjeux du numérique au Congo-Kinshasa et en Afrique. Les échanges furent vivants et pleins de promesses. Il fut aussi un lieu de rencontre des hommes et des femmes de talent, engagés et engageants dans leur responsabilité, chacun à son niveau et dans la mesure de ses compétences, face au futur de cette RDC qui est aujourd’hui à un nouveau tournant de son histoire, peut être aussi décisif qu’a pu l’être celui du 30 juin 1960, comme dirait Jacques Bonjawo[11].




[1] Touré K., Diarra M.L., Karsenti T., & Tchaméni-Ngamo S., « Réflexions sur l’impérialisme culturel et les possibilités pédagogiques, émergeantes des rencontres des jeunes en Afrique avec internet. » In K. Touré, T.M.S. Tchombe, & T. Karsenti (Eds.), ICT and Changing Mindsets in Education. Bamenda, Bamako, ERNWACA / ROCARE, 2008, p 1
[2] Jovan Kurbalija, Gouvernance d’internet. Une introduction (6ème édition), Genève, Diplo, 2014, p.169
[3] Gérard Puimatto, « Le numérique au service de l’éducation en Afrique », série Savoirs communs, n° 17, Agence française de développement, Agence universitaire de la francophonie, Orange, Unesco. Copyright AFD et Unesco 2015.
[4] Lire Élodie KREDENS et Barbara FONTAR, Les jeunes et internet : de quoi avons-nous peur ? (Étude sur les usages d’internet par les jeunes – 2010, Un projet mené par Fréquence écoles www.frequence-ecoles.org )et Évelyne Bevort et Isabelle Bréda, Les jeunes et Interne.  Représentations, usages et appropriations, Paris, 2001.
[5] Lire Léon Walry, Le Web social : quels impacts sur la citoyenneté, la démocratie et le monde politique, Ottawa, Assemblée parlementaire de la francophonie, 2014 ; Ségur P. & Périé-Frey S. (Dir.), L’Internet et la démocratie numérique, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2016 ; Badouard R., Le désenchantement de l’internet. Désinformation, rumeur, propagande, Limoges, Éditions FYP, 2017.
[6] Lire ses livres Droit de l’économie numérique. E-commerce et dérégulation européenne, française, internationale, africaine, congolaise des télécoms et Droits des télécoms et du numérique. Profil africain et congolais, prospective comparée d’Europe et de France publiés récemment chez l’Harmattan. 
[7] Je pense aux révélations de l'ancien agent de la CIA  et consultant de la NSA, Edward Snowden.                             
[8] Lire République Démocratique du Congo, Plan national du numérique horizon 2025. Pour une RDC connectée et performante, Presidenc.cd, Kinshasa, Septembre 2019.
[9] Lire Ndukuma Adjayi Kodjo, Cyberdroi. Télécoms, Internet, Contrats de e-commerce. Une contribution au Droit congolais. Préface d’Evariste Boshab. Presses Universitaires Congo, Kinshasa, 2009.
[10] Lire Freddy Mulumba Kabuayi, Réflexions sur la responsabilité des intellectuels dans la crise en R.D. Congo, Kinshasa, Editions Renaissance Africaine, 2019
[11] Lire l’avant-propos de son livre Révolution numérique dans les pays en développement. L'exemple africain, Paris, Dunod, 2011. Lire aussi attentivement son livre Internet : Une chance pour l'Afrique, Paris, Cathala, 2002.


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